Il y a des associations qui naissent d’une indignation. Caledoclean est née d’une discussion entre amis, à 22 ans, autour d’une table, avec une question simple : qu’est-ce que ça veut dire construire l’avenir et qu’est-ce qu’on peut faire concrètement pour la Calédonie de demain ? Depuis 2012, Thibaut Bizien a transformé cette conversation en plus de 1 000 tonnes de déchets ramassés, en centaines d’actions de terrain et en une structure qui continue de grandir. Portrait d’un homme qui passe ses samedis matin les mains dans les rochers. 

De l’audiovisuel à Canal+ : un parcours qui ne ressemble pas à celui d’un fondateur d’éco-association  

Thibaut Bizien a 36 ans. Après son bac, il commence à travailler dans le secteur de l’audiovisuel, au sein d’un magasin spécialisé dans le matériel électronique et informatique. Il passe ensuite un BTS management des unités commerciales et rejoint Canal+ comme vendeur, puis formateur relation client.  

C’est pendant ce BTS, en 2012, qu’il monte Caledoclean avec un groupe d’amis. Au départ, l’association tient dans un Citroën Berlingot.  

« Ce qui au départ étaient des sacs qui remplissaient mon véhicule, petit à petit, c’est devenu des sacs qui remplissaient des bennes entières, des grosses bennes de déchetterie. » – Thibaut Bizien, Caledoclean 

De 2012 à 2016, il bénévole tout en continuant de travailler chez Canal+. Tous ses congés, tous ses week-ends : Caledoclean. En 2017, il quitte son poste de formateur pour devenir à temps plein le chargé de mission de l’association. Ce qu’il avait commencé comme un engagement citoyen devient son métier.  

Une discussion entre amis et une question sur ce que ça veut dire « être utile »  

La naissance de Caledoclean n’a rien d’une vocation environnementale de longue date. Thibaut Bizien le dit lui-même : il n’avait pas de rapport particulier à l’environnement dans son enfance. Ce qui a tout déclenché, c’est une réflexion collective sur ce qu’est un individu heureux dans la société.  

D’une reflexion collective à une association environnementale de terrain © Caledoclean

« Un individu qui est intégré dans une société, c’est un individu qui joue un rôle aussi dans cette société pour la communauté. Et ça, ça passe par le don inconditionnel de soi, par le bénévolat. Et nous ça nous paraissait essentiel. » – Thibaut Bizien, Caledoclean 

De cette réflexion naît une évidence : en tant que jeunes, on leur dit qu’ils construisent l’avenir. Alors qu’est-ce qu’on peut faire, là, maintenant ? Ramasser des déchets. Participer activement à préserver l’environnement. Parce que l’environnement, c’est le socle commun. C’est là où on mange, là où on boit, là où on s’émerveille. Et toute la qualité de vie, la culture, l’identité calédonienne en est issue.   

“Nettoyer, c’est un prétexte” 

Ce qui motive Thibaut Bizien depuis le début n’est pas simplement d’avoir des plages propres. Le ramassage est un prétexte pour questionner les modes de consommation, parler des filières et faire prendre conscience de ce qu’on produit et de ce qu’il advient des déchets.   

Thibaut Bizien en action à l’enrochement de Nouville avec des élèves du collège François Ollivaud © Trecodec

« Nettoyer, c’est un prétexte pour aborder ces thématiques et dire : qu’est-ce qu’on fait, c’est quoi la problématique et qu’est-ce qu’on peut faire à notre échelle pour pouvoir agir ? » – Thibaut Bizien, Caledoclean 

C’est cette conviction qui l’a conduit à développer un deuxième axe : le reboisement. La Nouvelle-Calédonie a perdu 80 % de ses forêts à cause des aménagements, de l’agriculture des incendies et des mines. La flore calédonienne compte plus de 50 % d’espèces endémiques. Caledoclean plante des arbres. Parce que les déchets c’est un sujet et la forêt en est un autre, tout aussi essentiel.  

Mission de reboisement au Pont des Japonais : 2000 plants de maquis minier plantés ! © Caledoclean

Ce qu’on trouve quand on met les mains entre les rochers  

En 14 ans de terrain, Thibaut Bizien a une vision précise de ce que la Nouvelle-Calédonie laisse derrière elle. Les déchets plastiques dominent : omniprésents, présents en quantité sur les bords de mer, dans les mangroves, au centre-ville et dans les quartiers. Ce sont eux qui se dégradent le plus vite, libèrent le plus tôt leurs substances chimiques toxiques dans l’environnement.

500kg de déchets ramassés à l’entrée du Parc Forestier, pour beaucoup des déchets d’emballages… © Caledoclean

Les impacts sont documentés et observés localement. La CPS a retrouvé des morceaux de plastique dans des estomacs de thons pêchés au large de la Nouvelle-Calédonie. L’IRD a recensé des oiseaux morts d’occlusions intestinales liées au plastique. L’aquarium des lagons a suivi des tortues incapables de plonger parce qu’une poche d’air créée par l’ingestion de plastique les maintenait en surface jusqu’à la déshydratation. Dans certaines mangroves, la couche de plastique accumulée est telle qu’on peut y marcher sans toucher la boue.   

« La très grande majorité des déchets qu’on ramasse, c’est clairement des déchets locaux. Des déchets qui ont été jetés par des gens d’ici, souvent en pensant qu’il y aura toujours quelqu’un pour ramasser derrière eux. En fait, la réalité, c’est que c’est l’environnement qui ramasse. » – Thibaut Bizien, Caledoclean 

1 000 tonnes en 14 ans et des tickets de pesée pour le prouver  

Depuis quasiment le début, Caledoclean conserve les tickets de pesée de chaque opération. Aujourd’hui le total dépasse les 1 000 tonnes de déchets ramassés, soit 1 million de kilos, tous types confondus, sur les plages, les mangroves, les îlots, les quartiers et les tribus.  

Lors des opérations, l’association trie par matière : plastique, verre, pneus, batteries, huiles, électroménager. Les déchets relevant des filières réglementées sont orientés vers les opérateurs concernés. Caledoclean travaille avec TRECODEC et avec les entreprises partenaires qui assurent la gestion des déchets réglementés. 

« Nous, quand on fait une opération nettoyage, on va trier les différentes matières. On va aller amener les canettes, le verre et les encombrants dans trois endroits différents pour pouvoir assurer la gestion de ces déchets. » – Thibaut Bizien, Caledoclean 

Ce que le lancement de la filière emballages change 

Depuis le 21 mai 2026, la filière emballages est officiellement lancée en Nouvelle-Calédonie. Pour Thibaut Bizien, c’est une évolution structurante, mais insuffisante seule.  

« Si les filières sont bien réglées, normalement les gisements de déchets qui se retrouvent dans la nature devraient être réduits. Ça va inciter les gens à les amener dans les bons endroits. Après, ça va dépendre de toute la sensibilisation qui va impliquer les consommateurs à bien gérer leurs déchets. » – Thibaut Bizien, Caledoclean 

Il illustre la valeur du recyclage avec un exemple qu’il connaît bien : l’aluminium. De la mine de bauxite jusqu’à la canette qui atterrit dans un enrochement à Nouméa, chaque étape a consommé de l’énergie et des ressources.  

« On ouvre la canette, on l’utilise cinq minutes, on la balance. C’est un énorme gaspillage. Le recyclage dit : on réutilise un objet, on garde sa valeur. C’est quand même plus facile de récupérer l’aluminium d’une canette que de demander à des gens à l’autre bout de la planète d’aller creuser encore plus profond. » – Thibaut Bizien, Caledoclean 

En 14 ans, ce qui a changé et ce qui manque encore  

Thibaut Bizien voit des évolutions. Les filières se sont structurées, les aménagements se sont multipliés, la sensibilisation s’est professionnalisée. Mais une chose manque toujours, qui selon lui ferait la différence : la répression. 

Les filières traitées par Trecodec © Trecodec

« On est d’accord pour mettre des amendes aux gens qui se garent mal ou qui ne payent pas le parking parce que ça nous semble complètement normal. Par contre on peut jeter nos déchets comme on veut en toute impunité. C’est quand même assez aberrant. » – Thibaut Bizien, Caledoclean 

En Australie, en Nouvelle-Zélande, au Japon, à Singapour, Vanuatu commence à y réfléchir : quand on est pris en train de jeter un déchet par terre, on a une amende. Ce système n’existe pas en Nouvelle-Calédonie. Les dépôts sauvages continuent, réalisés parfois par des entreprises qui facturent leurs clients pour l’enlèvement des déchets puis les déversent dans la nature et personne n’est sanctionné.  

Qui est Thibaut Bizien en dehors de Caledoclean ? 

Un geek. C’est le premier mot qu’il utilise pour se décrire. Les soirs, après les ramassages, les réunions et les actions de terrain, Thibaut rentre chez lui et joue aux jeux vidéo. C’est sa façon de recharger les batteries entre deux actions.  

« Je suis très sociable, je vois beaucoup de gens, je parle beaucoup. Mais quand je rentre, je suis dans ma grotte. Je joue aux jeux vidéo et ça m’évade, ça me fait du bien. » – Thibaut Bizien, Caledoclean 

Le reste du temps, il est dans la nature. Son travail l’emmène sur des sites différents en permanence : forêts, mangroves, bords de mer. Il pratique aussi la méditation et l’acupressure pour rester équilibré dans un métier qui peut être épuisant.  

Son message aux Calédoniens qui hésitent à s’engager ne porte pas que sur l’environnement : 

« Engagez-vous dans des associations. Peu importe la cause qui vous semble importante. C’est une façon de prendre part au changement de société, de se rendre utile et de rencontrer des gens qui partagent vos valeurs. Si l’environnement ce n’est pas votre cause, engagez-vous quand même dans une cause qui vous parle. » – Thibaut Bizien, Caledoclean 

Thibaut Bizien, un super-héros du quotidien ! © Caledoclean

Pour prendre part à une action Caledoclean : caledoclean.nc ou via les évènements de leur page Facebook 

Trouver son point de collecte emballages le plus proche : trecodec.nc/emballages