À l’occasion d’une visite en Nouvelle-Calédonie organisée dans le cadre des échanges de bonnes pratiques entre éco-organismes, Emmanuel Toussaint d’Auvergne, directeur de Batribox, a rencontré les acteurs de la filière déchets du territoire. Cet éco-organisme français à but non lucratif, agréé pour la collecte et le recyclage de l’ensemble des catégories de batteries, de la pile alcaline à la batterie de véhicule électrique, entretient depuis plus de quinze ans une relation de travail (et de confiance) avec Trecodec et son directeur général, Bernard Creugnet. C’était donc l’occasion d’un regard croisé sur des enjeux communs : comment structurer, financer et faire évoluer une filière REP dans un territoire insulaire isolé, à l’heure où le gisement de batteries électriques commence à poindre. 

Bonjour Emmanuel, pour commencer notre échange, est-ce que tu peux te présenter à nos lecteurs calédoniens ?

Je m’appelle Emmanuel Toussaint d’Auvergne, je dirige un éco-organisme depuis quinze ans qui est chargé de la gestion de la fin de vie des batteries en France et dans d’autres territoires ultramarins. Notre périmètre d’action va de la petite pile de montre jusqu’à la batterie de grands engins industriels. Batribox, c’est une structure d’intérêt général : nous rendons ainsi un service à l’ensemble de nos adhérents et à l’ensemble des détenteurs de déchets, le tout dans un cadre juridique à but non lucratif, c’est-à-dire que nous n’avons pas le droit de verser de dividendes à nos actionnaires.

Parle-nous un peu de l’histoire de Batribox, de l’historique de cet éco-organisme et de ce que vous faites concrètement aujourd’hui.

Batribox est un très vieil éco-organisme car nous avons été créés il y a 27 ans ; historiquement, nous étions en charge des petites batteries ménagères – ordinateurs, téléphones, perceuses, ce genre de produits. A cette époque, une obligation réglementaire est apparue : celle de prendre en charge les batteries ménagères et il y a ainsi eu la nécessité de créer un système pour mutualiser les activités des acteurs de la filière, de se coordonner et ce, aussi bien pour les metteurs sur le marché qui vendaient ces produits que pour les acteurs qui voulaient les recycler. On nous a agréés pour être le chef d’orchestre de la filière.

En France, nous dépendons d’une réglementation européenne, traduite en droit français. Jusqu’à présent, nous dépendions d’une directive mais aujourd’hui, nous sommes passés sur un règlement européen. Autre nouveauté, l’année passée, il y a eu un changement profond au niveau de la réglementation qui nous a conduits à prendre en charge, en plus, un gisement beaucoup plus important : celui des véhicules électriques. C’est l’un des gisements sur lequel on s’attend à une énorme croissance dans les années à venir et sur lequel, logiquement, il va falloir mettre en place toute une organisation, de la collecte au recyclage.

« Actuellement, nous traitons toutes les batteries, quelle que soit leur taille et la “technologie” concernée, de la pile alcaline bâton jusqu’à la batterie d’une Tesla par exemple. C’est une activité très vaste et la maturité de la filière est très différente selon les technologies : certaines sont anciennes, bien rodées alors que d’autres sont émergentes et nécessitent de tout organiser. »

recyclage des batteries Nouvelle-Calédonie

Notre ambition, c’est d’atteindre les objectifs de performance pour chacune, ce qui est loin d’être facile. Sans oublier qu’il faut ajouter à cela la dimension sécurité : on parle de déchets dangereux, traités sous ADR avec des partenaires agréés. Aussi, l’ensemble de nos activités nécessitent une organisation très rigoureuse ! 

Tu parlais de l’activité de Batribox en métropole et sur les territoires ultramarins. Est-ce que tu peux nous raconter en quoi consistent aujourd’hui vos activités ?

Batribox a pour obligation de mettre en conformité les “metteurs sur le marché”, c’est-à-dire les entreprises qui vendent lesdits produits. Dans ce cadre légal, ils doivent donc déclarer chez nous, être titulaires d’un contrat et d’un “ID”, un numéro d’identification unique, qui montre qu’ils sont en conformité avec la réglementation, c’est-à-dire qu’ils versent une éco-contribution au prorata de leur mise sur le marché et de leur technologie. 

Notre premier travail, c’est donc la conformité administrative. Ensuite, notre ambition – celle qui nous est transmise par les pouvoirs publics -, c’est de structurer une filière pour assurer la collecte du gisement devenu déchet et l’envoyer vers des centres de tri et de traitement. Notre responsabilité s’étend jusqu’au site de recyclage final.

Aujourd’hui, Batribox, c’est en moyenne 6 000 tonnes de piles et batteries collectées et recyclées chaque année. En 2025, c’est près de 80 tonnes collectées sur les territoires ultramarins. Nous arrivons à réaliser ces chiffres grâce au déploiement des points de collecte partout en France (dont DROM-COM) : nous comptons près de 34 000 points de collecte ouverts au grand public pour le dépôt des piles et batteries. Nous travaillons pour en ouvrir davantage, spécialement sur les nouvelles catégories définies par le nouveau règlement européen.

Parlons un peu de l’éco-contribution (l’éco-participation, côté consommateur) : est-ce qu’elle fonctionne de la même façon en métropole et ici en Nouvelle-Calédonie ?

Chez nous, l’éco-contribution est collectée pour couvrir les coûts économiques que la filière n’arriverait pas à supporter naturellement ; si nous n’étions pas là, il n’y aurait pas de collecte pour les batteries à valeur négative ou trop difficiles à aller chercher par exemple…

« Notre ambition, orientée par l’État, c’est de ne pas “regarder les coûts” mais d’apporter les services, aussi bien sur le Haut-Maroni en Guyane, qu’en résidence pavillonnaire à Paris. »

Bien sûr, le gisement n’est évidemment pas le même, la consommation non plus et ça nécessite donc de trouver l’organisation la plus pertinente dans chaque contexte.

Cette éco-contribution dépend des quantités mises sur le marché et de la technologie concernée. En effet, certaines batteries sont plus difficiles à recycler. Pour qualifier ces déchets, nous avons un barème de plus en plus complexe qui intègre des notions financières mais aussi des obligations fixées par l’État, notamment celle de… promouvoir l’éco-conception. 

Comment résumerais-tu simplement le modèle économique d’un éco-organisme ?

Le modèle économique est décidé par notre cahier des charges : on ne fait pas ce qu’on veut ! Il prévoit des recettes : les éco-contributions, la valorisation matière – nous sommes propriétaire des matériaux, donc quand ils ont une valeur positive, nous les valorisons – et éventuellement des placements à capital garanti en cas de trésorerie positive. Dans ce cadre, chaque année, nous estimons les coûts liés à la collecte, la composition et les volumes, et nous déterminons les recettes nécessaires pour faire fonctionner toute la filière, y compris les coûts de structure. C’est un équilibre économique complexe ! 

Qu’est-ce qui t’a amené à faire ce déplacement en Nouvelle-Calédonie ?

Ça fait plus de quinze ans que je travaille avec Trecodec, qu’on a tissé des liens avec Bernard Creugnet. L’idée, c’est toujours de se dire qu’on a des organisations de taille équivalente, confrontées aux mêmes problématiques – Comment elles sont traitées ici ? Comment elles le sont chez nous ? – pour partager une organisation pertinente – ce qui fonctionne et/ou ce qui fonctionne moins… – afin d’être plus réactifs avec des moyens plus limités.

« On s’est aussi beaucoup servi de l’expérience de la Nouvelle-Calédonie pour alimenter notre réflexion sur les autres territoires ultramarins. »

recyclage des batteries Nouvelle-Calédonie
Emmanuel en visite sur le territoire © Trecodec

Faisons un bref bilan de cette semaine : qu’est-ce que tu as fait, qui as-tu rencontré ?

Cette semaine a été très riche ! J’ai rencontré des acteurs très variés : des gens du conseil d’administration de Trecodec, des metteurs sur le marché, des institutionnels comme l’ADEME et les pouvoirs publics locaux et des acteurs du recyclage bien évidemment. Les questions qu’on s’est posées cette semaine sont : est-ce que le gisement est bien collecté aujourd’hui, comment est-il traité, y a-t-il de l’optimisation à chercher ? 

Lors de ces échanges nourris, ce qui m’a marqué profondément, c’est la dynamique très positive. En effet, ce qui m’a plu, c’est que les metteurs sur le marché – fabricants, constructeurs automobiles notamment – sont très proches de la partie “déchets”. Quand on parle à des opérationnels, ils sont directement au contact du déchet. En France, j’ai parfois des interlocuteurs qui portent des messages dans les institutions mais qui sont plus éloignés du terrain. Ici, les gens sont concernés à la fois par l’amont et par l’aval de la chaîne de valeur : ils connaissent l’ensemble des maillons de la filière et cherchent en permanence à optimiser. Et ça, ça m’a beaucoup plu !

Penses-tu qu’à l’avenir, la Nouvelle-Calédonie pourra valoriser localement certains types de batteries ?

Tout dépend des filières concernées… Si on prend l’exemple d’une filière comme les canettes, on a six mois entre la déclaration et le recyclage. Concernant la filière batteries, le délai est de 25 à 30 ans ! Dans ce contexte temporel, c’est délicat de réfléchir à une unité de recyclage sur un gisement qui va arriver progressivement. On le voit déjà dans les centres de démantèlement de véhicules la question centrale, c’est : à quel moment sera-t-il suffisant pour justifier un investissement local ? C’est difficile à juger… Il y aura une progression naturelle et des décisions à prendre en temps voulu.

Batribox est implanté sur plusieurs territoires d’outre-mer. Est-ce que tu peux nous en parler ?

Aujourd’hui, on voit apparaître des gisements de batteries automobiles sur tous les territoires et notre ambition, c’est d’abord de contractualiser avec des compagnies maritimes pour qu’elles acceptent de les transporter. On couvre Saint-Pierre-et-Miquelon, la Guyane, la Martinique, Saint-Martin… Chaque territoire a ses spécificités ; par exemple, Saint-Pierre-et-Miquelon, c’est 5 000 habitants donc il n’est pas question d’y créer une unité de recyclage. A l’inverse, dans les Caraïbes, on pourrait réfléchir à faire émerger un acteur qui neutralise les batteries pour faciliter leur transport.

« Dans ce contexte insulaire, je pense que la Nouvelle-Calédonie a un rôle de “pont régional” à jouer en regardant ce qu’on peut faire avec la Nouvelle-Zélande, l’Australie, afin de s’inscrire dans une organisation cohérente. »

Les coûts liés au transport sont un frein majeur pour la filière en territoire isolé ?

Oui, ça peut être rédhibitoire car c’est vraiment le verrou ! Les batteries dont on parle sont des déchets dangereux : il faut les stocker à moins de 30 degrés, les batteries lithium peuvent prendre feu etc. Il faudra travailler avec les acteurs du démantèlement, les pompiers, tous ceux qui les manipulent…. et si on veut les traiter localement, ça nécessite des investissements importants, sinon, ce sera de l’export mais avec toujours des coûts très élevés : un conteneur sécurisé, des rotations maritimes à organiser, un stockage tampon à prévoir si le bateau ne prend pas le conteneur… Si on veut anticiper une bonne gestion de ce gisement en 2030, il faut commencer à y réfléchir maintenant. 

Quel est le plus gros défi en Nouvelle-Calédonie pour la filière batteries ?

La sécurité ! Comment gérer le gisement – véhicules électriques, trottinettes, voitures… – pour éviter qu’il devienne trop compliqué à traiter. L’enjeu, c’est vraiment la sécurité : comment on traite nos déchets et surtout ce qu’on veut éviter.

Pourquoi les batteries sont-elles un enjeu écologique ?

Pour moi, c’est d’abord une opportunité, pas un problème. L’État a décidé de décarboner l’industrie ; le pétrole, on n’en a pas beaucoup et quand le gasoil augmente, tout le monde le ressent, non ? Ainsi, l’État est obligé de trouver des alternatives et, aujourd’hui, si on enlève le thermique, c’est l’électrique qui prend la main et ça va générer des quantités croissantes de batteries pour des usages nouveaux. 

« Quand j’étais enfant, une trottinette se poussait avec le pied… Aujourd’hui, les batteries rentrent dans notre quotidien : actuellement, on compte plus de 104 batteries par foyer, et ça grossit ! Il faut vivre avec, s’adapter et avoir une bonne gestion de l’énergie. C’est un nouveau comportement : avant, on allait à la station-service. Demain, on va gérer soi-même son énergie – panneaux solaires, batteries, réseaux… « 

La part de l’individuel va fortement augmenter et c’est d’autant plus vrai dans les territoires ultramarins. Cela dit, la batterie n’est pas une panacée : il faut les utiliser à bon escient, être attentif à ce qu’on achète, éviter les produits low cost importés à durée de vie courte et réfléchir plus globalement dans un vrai cadre d’économie circulaire : le déchet doit devenir une ressource et non plus un coût économique et écologique ! Ma principale recommandation pour la Nouvelle-Calédonie ? Faire émerger un secteur de la seconde vie, du réemploi et de la réparation.

Et concernant ta vision du futur : dans 20 ans, les batteries existeront-elles toujours ? Comment tu vois évoluer la relation à l’énergie des ménages et des entreprises ?

Les batteries vont toujours exister mais elles vont se transformer. Aujourd’hui, on est dans des technologies encore instables et dans 20 ans, ce ne sont probablement plus les mêmes batteries, ce ne sera plus le même monde ! Des leviers restent à actionner, notamment le temps de charge, mais la batterie reste la solution de facilité et d’efficacité. 

A mon sens, ce qui va vraiment changer, c’est notre relation à l’énergie. Aujourd’hui, on branche une prise sans se demander ce qu’il y a derrière… Demain, on va la gérer soi-même grâce aux panneaux photovoltaïques, éoliennes, batteries, réseaux…. La part de l’individuel va fortement augmenter. 

Dans ce contexte, avec nos confrères de Soren et d’Ecologic, on réfléchit à penser “l’éco-organisme de demain” : quelle gouvernance ? Vers quels acteurs investir davantage ? Est-ce qu’on doit soutenir une usine de recyclage ? Un acteur du réemploi ? Nous sommes à la convergence de beaucoup de courants et il faut se mettre à l’échelle des ambitions de la France.

Un dernier mot, une dernière actualité que tu voudrais partager ?

J’ai une recommandation à faire à Trecodec : on s’enrichit avec un guide des bonnes pratiques permanent. J’ouvre grand les bras pour qu’on continue nos échanges, qu’on continue à travailler ensemble et à trouver des solutions ensemble. Et sur d’autres territoires ultramarins, je ne me prive pas de dire : regardez ce qui marche en Nouvelle-Calédonie, on pourrait le faire chez nous !