Il y a des parcours qui semblent décousus de l’extérieur et qui, de l’intérieur, n’ont jamais dévié d’une ligne. Celui de Bernard Creugnet en est l’exemple parfait. Calédonien “de souche” depuis cinq générations, il a traversé l’industrie pétrolière, été un acteur pacifique d’un grand groupe international, puis le propriétaire d’une société d’exploitation d’une station-service (et tant d’autres choses encore…) avant de se retrouver exactement là où il devait être : dirigeant de Trecodec, éco-organisme qu’il a d’abord imaginé, puis co-construit et ensuite développé jusqu’à en faire un pilier de l’économie circulaire en Nouvelle-Calédonie.
Derrière l’entrepreneur, il y a une philosophie simple et pragmatique : recycler, ce n’est pas sauver la planète. C’est sauver les Hommes. « La planète, elle était là des milliards d’années avant nous. Quand on travaille pour l’environnement, c’est à nous qu’on fait du bien, au genre humain ! ». Une conviction qui irrigue toute sa démarche et qui lui donne une profondeur dont le simple “green washing” est dépourvu. Traversée dans la vie d’un bâtisseur-entrepreneur aux convictions bien trempées.
De la brousse calédonienne aux couloirs de Shell, jeunesse d’un gestionnaire
Bernard Creugnet grandit entre Nouméa et la propriété familiale d’élevage de la Ouenghi, dans une Calédonie encore très ”nature / peinture”. Cinquième génération du côté de son père, il est de ceux que les grands espaces, la mer et les chevaux ont éduqués autant que les bancs des écoles. “Pas brillant scolairement”, comme il le reconnaît sans complexe, les qualités qui forgent sa jeunesse sont toutes autres mais non moins précieuses : la curiosité, le mouvement, la créativité, la compréhension des choses et une louche d’entêtement, certainement…
Après son baccalauréat et son service militaire à Saumur, il rejoint Aix-en-Provence pour obtenir une “Maîtrise en Sciences et Techniques Comptables et Financières”, une filière sélective et exigeante pour l’étudiant devenu soudain studieux. A l’issue de ce cursus, il entame un stage d’expertise comptable dans le Sud de la “métro” pendant trois ans, et comprend rapidement qu’une technique comptable parfaitement maitrisée est un bon levier. Ce qui le passionne, c’est la gestion, la stratégie, la vision… Comprendre et analyser en profondeur, déjà…
En 1987, il rentre au pays et se fait recruter chez Shell en tant qu’assistant du directeur financier. Il bascule rapidement sur la planification stratégique, surfe trois ans à Tahiti comme DAF d’une joint-venture locale avant de décliner une mutation en Australie pour préserver l’équilibre familial de quatre enfants et de sa femme, enseignante titulaire, “pilier de son quotidien”. Il revient à Nouméa avec une grande famille et une conviction nouvelle : il ne sera jamais vraiment libre tant qu’il dépendra d’un grand groupe.
« Quand tu entres dans un groupe comme ça, tous les trois ans tu dois te vendre en interne. Et si personne ne veut de toi, tu es remercié. Avec quatre enfants, une femme… ça faisait beaucoup d’incertitudes. » – Bernard Creugnet, bientôt libéré, délivré ?
Bâtir, rater, recommencer : la maturité de l’entrepreneur
En janvier 1998, Bernard Creugnet, avec l’accord de Shell, rachète la société d’exploitation de la station-service des Portes de Fer, une affaire en déficit que Shell lui propose de redresser. Pari osé. Pari tenu : pendant 26 ans, il développera cette activité, jusqu’à quitter l’enseigne récemment, le 30 septembre 2024 parce que, dixit l’intéressé, il “ne faut pas me prendre pour un con !”. Par le passé, l’homme s’était d’ailleurs engagé à la vice-présidence de la CPME de Nouvelle-Calédonie et avait commencer à regarder au-delà de la pompe à essence, vers un horizon plus vert.
En effet, en 2006, la province Sud avait lancé des ateliers de réflexion sur les déchets dangereux. Bernard y a participé activement et a alors analysé ce que personne n’avait encore osé faire : structurer, de A à Z, des filières de responsabilité élargie des producteurs (REP). Et ça tombait bien, un ami tahitien, engagé dans l’environnement en Polynésie française, lui ouvre alors son réseau et partage son expérience. Eurêka ! L’idée d’éco-organisme calédonien vient de germer…
« Les gens pensent qu’une idée, c’est une entreprise. Non. Il y a des étapes. Tu fais un labo. Tu testes. Tu vois comment ça fonctionne. Et pendant deux ans, j’ai travaillé techniquement sur le projet avant de lever le moindre franc. » – Bernard Creugnet, idéation totale.

Arrosé par quelques gouttes de la Niña, en juillet 2008, l’éco-organisme Trecodec est créé : il embarque alors 63 actionnaires qui financent un capital de 7,9 millions de francs CFP pour… zéro subvention publique. Le 1er janvier 2009, l’éco-organisme à but non lucratif lance ses opérations. Depuis, l’eau a coulé dans les creeks et, pendant que Bernard jonglait entre l’or noir et les filières vertes, Trecodec s’est développé jusqu’à devenir la référence locale de la REP. Aujourd’hui, Trecodec compte près de 450 entreprises adhérentes, gère sept filières et s’est imposé comme la sentinelle de la responsabilité élargie des producteurs (REP). Bernard et son équipe REPensent désormais la gestion des déchets calédoniens…
Militant du bon sens : la sagesse de l’éco-pragmatique
Ce qui distingue Bernard Creugnet des militants écologistes “classiques”, c’est son refus du discours culpabilisant. Pour lui, protéger l’environnement n’est pas une pénitence mais bien un acte de citoyenneté ET de lucidité en faveur des générations à venir. Pas besoin de faire la leçon, juste de montrer l’exemple :
« On boit dans des bouteilles en plastique depuis des générations. On fait traverser l’océan à de l’eau du Vercors alors qu’il suffit d’ouvrir le robinet. On est dans des contradictions absolument folles. Mais comme c’est le quotidien, on ne s’en rend plus compte. » – Bernard Creugnet, militant pour le bon sens
En regardant dans le rétro de son véhicule pas encore usagé, il observe avec satisfaction que le niveau d’implication des Calédoniens a progressé : apporter en déchetterie son frigo défoncé, ses huiles usagées, ses pneus creuvés et bien plus encore est désormais entré dans les mœurs. Mais il demeure lucide sur des failles sociétales encore trop présentes : la tendance à glisser le problème “déchet” sous le tapis – au lieu de l’apporter dans les “Points d’Apport Volontaire” -, à ne pas aller au bout de son (éco-)geste ou à laisser faire les autres “parce que si je ne le fais pas, quelqu’un le fera pour moi”.
Pour le “philo-Bernard”, toute ces démarches ne sont pas qu’une question d’écologie et d’environnement, mais surtout une question de respect du vivre-ensemble : « Ma liberté s’arrête où commence celle des autres. On progresse ensemble, ou on régresse ensemble. Il n’y a pas d’autres options !”, pose-t-il, lucide. Avec humilité, il rappelle néanmoins que “son” éco-organisme n’existerait pas sans l’ensemble des équipes, impliquées, pour qui leur métier est une raison d’être, et sans toutes les parties prenantes qui font l’effort, chaque jour, de penser au futur avant de penser à additionner leurs recettes. Alors que guette désormais la douce mélodie de la retraite, Bernard Creugnet se penche aujourd’hui sur la relève afin que “son” œuvre collective, Trecodec, continue son chemin sur une planète plus verte mais surtout grâce des citoyens plus éco-responsables. Pragmatique passage de témoin…
Chacun sa route, chacun son chemin…
De l’or noir aux filières vertes, Bernard Creugnet n’est pas homme à renoncer mais il demeure cet infatiguable créatif qui s’est fixé pour mission de résoudre des problèmes à travers le prisme du pragmatisme d’un gestionnaire impliqué.
Avant de raccrcher les crampons, ce fan de foot – “Allez les Verts puis allez l’OM ?” – se confie une dernière fois : « Je me réalise en créant une œuvre, mais simplement avec un papier et un crayon. Chacun son chemin… ». Le sien aura été de prouver qu’en Nouvelle-Calédonie, on peut partir d’une idée, la transformer en projet de société, et convaincre des centaines d’acteurs économiques de prendre soin ensemble de ce qu’ils ont en commun.

Et pour clore ce portrait, il adresse, à la volée et dans un sourire timide, un petit mot mi-figue, mi-provoc’ à ceux qu’ils côtoient :
“A mes collaborateurs : dépassez-vous !”, “A mes actionnaires : soyez plus impliqués !”. “Aux collectivités publiques : comprenez ce qu’on fait…”. Aux Calédoniens : aimez-vous !”. “A la jeunesse : ayez confiance en vous !”. Et à la Nouvelle-Calédonie dans sa globalité, il emprunte les mots de son fils : “Il faut faire grandir et préserver ce paradis : on a tout !”.
Il ne reste plus qu’à ne pas tout gâcher !