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Marché, chimie, emballement thermique, retours d’expérience industriels, électromobilité… en une heure trente, la Matinale batteries lithium du 1er juillet, organisée au Bout du Monde par la CCI Nouvelle-Calédonie, le Cluster SYNERGIE et l’Agence calédonienne de l’énergie (ACE), a couvert la quasi-totalité du cycle de vie de cette technologie, de l’extraction au stockage. Il ne manquait qu’un maillon à l’arrivée : que deviennent ces batteries une fois hors d’usage ?
Une matinale pensée pour le débat
En ouverture, la représentante du cluster SYNERGIE a resitué cette Matinale dans le cadre d’une quinzaine de formation dédiée à la sécurité, au stockage et au transport des batteries lithium, organisée avec la CCI du 22 juin au 3 juillet, pour faire venir des experts que le Caillou ne croise pas tous les jours.
« On essaie de resserrer un peu les présentations pour laisser la place aux échanges, aux débats, qui n’ont pas forcément lieu autrement. »
Objectif affiché : renforcer les compétences techniques locales, structurer une offre de formation adaptée au territoire, et faire le lien entre l’expertise pointue des intervenants métropolitains et les problématiques bien réelles des acteurs calédoniens.
Le lithium, une énergie qui ne pardonne pas l’à-peu-près
Céline Decaux, ingénieure-experte et formatrice à l’INSTN du CEA, a d’abord dressé un état des lieux du marché mondial. Le volume de batteries vendues devrait tripler entre 2021 et 2032. Le prix du kWh, lui, a déjà été divisé par douze en quatorze ans. Mais ce marché reste verrouillé par l’Asie : la Chine, en particulier, concentre à elle seule 70 à 80 % du raffinage mondial des matériaux de batterie.
« On a quinze ans de retard sur les technologies chinoises aujourd’hui. Il faut vraiment courir très vite pour le rattraper et la seule solution, c’est d’utiliser les compétences des ingénieurs chinois. » – Céline Decaux, CEA INSTN

Sur les risques, le moment le plus attendu de son intervention portait sur l’emballement thermique : ce phénomène où une cellule défaillante s’échauffe jusqu’à provoquer un feu. Pour l’illustrer, Céline Decaux a montré une vidéo tournée en 2016 à la NASA, lors du test d’un robot militaire. Des chercheurs, partis déjeuner en laissant une batterie en charge, reviennent pour découvrir un feu déjà hors de contrôle, totalement démunis face à des flammes à progression foudroyante.
Sur les moyens d’extinction, elle a d’abord expliqué pourquoi l’extincteur classique et l’immersion ne suffisent pas, avant de résumer la doctrine actuelle :
« Aujourd’hui la consigne c’est : si je n’ai rien à protéger, je laisse brûler. » – Céline Decaux, CEA INSTN
Un aveu a également marqué les esprits : contrairement à New York, Londres ou les Pays-Bas, qui publient des statistiques précises sur les incendies de batteries, la France ne dispose d’aucune donnée consolidée sur le sujet.

Bernard Creugnet remet les pendules à l’heure sur la fin de vie des batteries
C’est au moment des questions, juste après cette présentation, que la matinée a pris un tout autre tournant. Bernard Creugnet, PDG de Trecodec, a tenu à corriger ce qu’il a entendu : que la fin de vie des batteries serait un problème sans solution.
« Je ne peux pas laisser dire qu’il n’existe pas de solution de fin de vie. Les solutions sont identifiées. C’est une question de volonté : les producteurs, soumis à la réglementation depuis cinq ans, procrastinent. » – Bernard Creugnet, PDG de Trecodec
Céline Decaux a reconnu le point tout en pointant ce qui, pour elle, est le vrai verrou : le coût.
« Oui, on sait faire techniquement, on sait récupérer les matériaux. Mais aujourd’hui c’est extrêmement cher. Et il faut aussi mettre en place les moyens de transport pour pouvoir aller jusqu’au recyclage. » – Céline Decaux
Céline a mis en évidence un décalage plus important : les volumes de batteries arrivant en fin de vie sont inférieurs aux prévisions sur lesquelles les recycleurs européens avaient structuré leurs filières. En conséquence, ces dernières accusent aujourd’hui un retard significatif, et une partie des matériaux est en réalité redirigée vers des filières de recyclage en Chine.
Boulouparis, l’incident qui rappelle que le risque est local
Le retour d’expérience le plus marquant de la matinée est venu de TotalEnergies Renouvelables, avec le récit de l’incendie survenu sur son installation d’Hélio Boulouparis 2 le 26 juillet 2021 : 20 hectares, 15,8 MWc de puissance solaire, 10,6 MWh de stockage lithium-ion répartis dans quatre containers.
« Malheureusement, on a fait les frais d’un emballement thermique. Deux conteneurs ont été endommagés : un s’est complètement consumé, l’autre a explosé. » – Amandine Miñana, TotalEnergies Renouvelables
La chronologie donne la mesure de l’événement. Le feu, lui, s’est déclenché dans le container N2, détecté à 13h45. Mais c’est le container N3, situé à proximité, qui a fini par exploser quelques heures plus tard : gaz relâché à 15h33, fumée détectée à 15h45, puis porte ouverte à 15h57 par les équipes pour lever le doute. L’explosion a suivi deux minutes trente plus tard.
« Par chance, il n’y a eu aucun dommage corporel. Mais je pense que tout le monde a eu très peur. » – Amandine Miñana, TotalEnergies Renouvelables

Ce qui a le plus rallongé le dossier, ce n’est pas l’incendie lui-même mais son après. L’accident a déclenché un rappel mondial chez LG, le fabricant des batteries. En théorie, c’est donc au fabricant que revenait la responsabilité d’organiser leur retour. Mais pour un groupe qui gère ce rappel à l’échelle mondiale, quelques centaines de batteries en Nouvelle-Calédonie n’étaient pas la priorité : il a fallu quatre ans pour les faire partir.
« On a su faire entrer ces batteries sur le territoire, mais pas les en faire ressortir. Il a fallu que la mairie et la province tapent du poing sur la table pour qu’on prenne nous-mêmes cet export en charge. » – Amandine Miñana, non sans ironie
Les batteries ont finalement quitté le territoire en septembre 2025, direction l’Australie, dans le cadre d’un retour d’expérience collectif mené avec deux autres opérateurs concernés par le même rappel, dont Engie sur son site de stockage de Lifou.
Le temps de questions a aussi vu une représentante d’une association de protection de l’environnement interpeller directement Amandine Miñana : quantité exacte d’eau d’extinction utilisée, devenir des conteneurs sinistrés, proximité d’un projet de collège avec le site. Sur ce dernier point, la réponse est restée en suspens.
À Magenta, le stockage tourne, la question de la fin de vie reste ouverte
Changement d’échelle avec Dynatech et Pacifik Heol, qui ont présenté leur installation photovoltaïque avec stockage du site DAC de Magenta : environ 4 heures d’autonomie sur batteries LiFePO4, avec un taux d’autoconsommation jugé satisfaisant depuis la mise en supervision en mai.

« Aujourd’hui, la valorisation du courant est de 23,08 francs par kWh. On a tout intérêt à le consommer ou à le stocker plutôt qu’à le vendre. »
Interrogé sur la fin de vie de ces mêmes batteries, l’intervenant n’a pas apporté de réponse tranchée : il a évoqué des études en cours en lien avec le cluster SYNERGIE et renvoyé le sujet à de futurs échanges avec la Province Sud, en reconnaissant que la question allait devoir être posée tôt ou tard.
Électromobilité : des ambitions revues à la baisse, une demande qui explose
L’ACE a clôturé la matinée avec le sujet sur l’electromobilité. Le schéma de maillage des bornes de recharge, projeté en 2021 sur la base de 18 500 véhicules électriques en circulation dès 2030, a été revu très nettement à la baisse lors de son actualisation en 2025 : à peine 3 900 véhicules sont désormais attendus pour la même échéance.

« Depuis le premier trimestre de cette année, on a une demande extrêmement croissante à l’agence, à la fois pour des conseils et pour des demandes de subvention sur le véhicule électrique. » – Jean-Christophe Rigual, directeur adjoint de l’ACE
Il a illustré la tension entre demande individuelle et blocages collectifs avec l’exemple d’infirmières libérales qui roulent toute la journée et souhaitent passer à l’électrique, mais se heurtent au refus de leur copropriété d’installer une borne à domicile, d’où l’insistance de l’ACE pour que les communes développent des points de charge publics.
« Cette année, on a encore des moyens d’agir. L’année prochaine, je ne sais pas. Vous avez encore six mois pour nous solliciter. » – Jean-Christophe Rigual, qui ne compte pas laisser traîner les choses
Ce qui manque encore au tableau
Entre fabrication, exploitation industrielle et usages dans la mobilité, la matinée a permis de couvrir une large partie du cycle de vie des batteries lithium. En revanche, la question de leur fin de vie reste en suspens. Les retours recueillis dans la salle apparaissent hétérogènes : des solutions existent mais demeurent trop coûteuses pour un déploiement à grande échelle ; une partie des matières continue d’être orientée vers des filières de recyclage chinoises, faute de capacités locales suffisantes ; et, malgré un cadre réglementaire déjà en place, certains installateurs tendent encore à repousser le traitement de cette problématique.
Malgré la diversité des acteurs présents ce matin-là, producteurs d’énergie, installateurs et financeurs, la question de savoir qui valorise réellement ces batteries une fois hors d’usage, et dans quelles conditions, reste largement ouverte en Nouvelle-Calédonie.